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“Le Courrier de l'Escaut” - 24 février 1989

"Les racines sociales" de Nemesio SÁNCHEZ

Félix Grande, parlant du courant poétique qui se développa en Espagne dans les années cinquante, écrivait : "J'entends par poésie sociale celle qui prend la décision de se constituer en témoignage; ce témoignage, fondamentalement, porte sur des réalités collectives. La poésie sociale est une nécessité de la culture sous la pression des hostilités de la réalité ».

Manifestement, Nemesio Sánchez (qui sera bientôt l'invité d'Unimuse aux Mardis de la Poésie) adhère à cette conception. Sa thématique (2) se penche d'abord sur le peuple, se préoccupant de « la sueur du travail mal payé vitupérant contre les « bénisseurs d'ogives nucléaires" ou dénonçant les « enfants-homrnes au cerveau lavé par la télé des multinationales", rappelant les heures noires de la guerre civile et de la dictature.

Les poèmes de Sánchez, cependant, ne se réduisent pas à cette dimension de cri collectif. Sensible à l'écartèlement qui existe inévitablement entre une réalité culturelle enracinée dans le passé et les nécessités des mutations du présent, entre la perpétuation d'une certaine forme, de foi catholique et les contradictions socio-politiques de l'actualité, l'écrivain s'interroge sur le sens de la vie, sur la mort qui fera voir le mensonge où je vis.

C'est que l'homme est "empreinte en un chemin qui est à faire. Alors l'angoisse et l'impuissance louvoient du côté du pessimisme" car le destin nous condamne à brûler sur les ailes du temps ».

Mais pointe tout de même en conclusion d'un recueil plutôt sombre (le noir n'est-il pas une des colorations constantes de l'Espagne ?) une lueur où l'amour a sa place : se faire "plage pour caresser les seins de l'aurore".

Michel VOITURIER





“Le Courrier de Gand” - 1989

"De terre"

Puisque les livres se divisent en genres, le tout premier de Nemesio Sánchez se classe d'emblée dans la catégorie recueil de poèmes, ce qui n'est certes pas une erreur car poète, Nemesio Sánchez l'est de toute évidence et même viscéralement. Rarement, pourtant, le contenu humain atteint une aussi forte densité dans de tels recueils.

Ces poèmes sont gorgés "de terre" d'où ils s'arrachent, de sang chaud qui imprègne chaque phrase, de révoltes qui s'ancrent dans la réalité du monde et de l'Espagne en particulier. D'où ces mots si justes et leurs résonances que le traducteur Marcel Hennart a su rendre, respectant leur essence profonde tout en préservant ce lyrisme spécifique qui n 'édulcore rien, au contraire.

Nemesio Sánchez exprime (dans sa langue natale) toutes les passions et les doutes, évoque l'apocalypse nucléaire, prône l'oubli ou y aspire, scrute le quotidien, analyse les conditions de vie des paysans de son pays et part à la recherche éperdue de son identité avec une certaine ironie corrosive. Si son passé et donc son enfance surgissent inévitablement, l'auteur parvient à garder une nécessaire distance tout en laissant libre cours à ses élans ou élancements. D'où ces contrastes et ces dualités que draînent ses poèmes à travers trois chapitres intitulés respectivement: "De terre et de désirs" " ... “de vides ", "... de rêves".. Autre titre révélateur : "Le chemin se fait dans l'amour". Comme un écho, l'horreur de la mort y répond.

On ne peut pas résumer un tel flamboiement réunissant le commencement et la fin de toutes choses... C'est un livre que l'on referme pour en continuer la lecture de l'intérieur.

M.Van OUDENHOVE





“Sources” - mai 1993 - N° 12
"Dolor del camino"
" Douleur du chemin"
Traduction de Marcel Hennart.
Editions J. Dieu-Brichart, Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1989, 112 p.

"De fuego y de viento" (De feu et de vent).
Traduction de Marcel Hennart.
Ed. : L'Arbre àparoles, 1992, 132 p.

Originaire de la région de Salamanque, Nemesio Sánchez est né en 1944. De formation philosophique il a publié en 1987 un premier recueil de poèmes : De tierra (De terre).

Deux ans plus tard, Douleur du chemin se présente comme un immense cri de détresse, face aux contradictions de l'expérience vécue et du bonheur non vécu. Dans la préface d'Antonio Ganameda, Prix National de Poésie 1988 en Espagne, ces contradictions sont bien soulignées : S'il existe un poète dont l'expression soit liée sans fioriture ni déviation à la responsabilité de vivre, en sachant que vivre est avancer vers la mort, celui-là est bien l'auteur de Douleur du chemin.

Poussée en avant, quête, irréalité, rêve, solitude, impuissance, nuit, sacrifices, voilà les mots-clefs qui ouvrent l'univers d'un poète qui souffre de voir le mensonge et l'incompréhension. Son cheminement se fait à travers de nombreuses références au silence (à ce titre, il aurait eu sa place dans la récente anthologie de Marcel Hennart, parue aux Cahiers Bleus : Poètes d'Espagne. Poésie du Silence), un silence qui est celui de pèlerins qui errent en savourant la poussière.

Avec chaque parole prononcée
nous préparons un silence,
en chaque mot que nous taisons
est enfermé un silence,
chaque chose que nous touchons
contient un silence,
chaque regard venu de notre âme
porte en lui un silence,
chaque écho que notes écoutons
est suivi d'un silence,
en chaque sentiment que nous vivons
habite un silence...
à chaque pas que nous faisons
nous nous enfonçons, plus et plus encore,
dans le SILENCE.

Dans ce recueil, nous assistons à une fuite non par peur - en tout cas pas celle de mourir - mais par la terrible prise de conscience de la vanité des efforts assumés. Où est la vérité ? Réside-t-elle dans l'obsession du possible ?

Elle est la réalité - si le réel existe...
d'une vie qui se consume
en marge de ceux qui croient posséder l'infini.

Pour le poète, il faut accepter l'état d'insatisfaction, l'état de crise, l'état de manque, continuer à vivre la corde au cou ; ce n'est qu'au bout du chemin que se profite l'espoir d'un autre écho, celui de la nuit, ultime remède d'une recherche incessante qui ne connaît qu'elle-même et s'essouffle à se chercher.

Cette poésie vibrante engendre une émotion particulière par le recours à un langage direct, simple, mais dont la résonance métaphysique est d'autant plus atteinte. Nemesio Sánchez arrive à distiller sa volonté de recueillement, sans sophistication, sans effets.

Dans son nouveau recueil, on est saisi tout de suite par le changement de ton. Immense et beau poème d'exaltation et de déception face à la vie, De feu et de vent montre une plus grande recherche. Il donne l'impression vivace d'une mystique en fureur. Ce n'est pas par hasard qu'en tète du volume figurent deux citations, l'une d'Antonio Machado, l'autre de Jean de la Croix. Le parcours initiatique qui va du feu au vent tente d'osciller entre l'amour-ivresse et l'amour-haine.

Le feu, c'est l'amour en constante progression jusqu'à l'éruption, sorte d'hymne au parfum de lave en fusion dans lequel s'inscrivent le corps, la voix, la lumière, et une gamme d'images-symboles très nombreux (le fleuve, la mer, le jeu des miroirs, le labyrinthe) qui font penser à une participation panthéiste de l'univers aux dimensions intimes du poète. Les tentations sont grandes de basculements dangereux : l'union dans la douleur ? l'amour-fusion ? Jusqu'à ce que tout s’effondre...

Il peut exister un abîme : le vide, inventé par nous,
pour nous haïr.

Le vent entre alors enjeu. Il empêche l'introspection, laisse dériver la rage, l'afflux de la souffrance qui existait déjà dans le feu, et qu'il entraîne dans son silence. Serait-ce là que se situe la vérité de l'auteur ? En amour, il n'y avait pas de vrai creux, puisque les images étaient vivantes à travers le rideau de feu ; maintenant qu'il ne reste que le souvenir impossible de beaux moments, le silence s'installe, magnifique, à la fois spectre et bouclier.

Le silence s'impose foré par la souffrance.
L'amour et la haine se sont donné rendez-vous dans le cerveau
pour se disputer la possession d'un fantôme;
ils luttent pour survivre dans les souvenirs.

Le poète va très loin dans sa douleur (celle du chemin déjà parcouru précédemment ?), jusqu'à l'insulte.

Le silence n'engendre pas l'oubli, ni le mutisme; il éveille à l'image de la mort et est source de vie, presque de résurrection. Après avoir été jusqu'au suicide de son moi intime, Nemesio Sánchez sauve l'essentiel : sa volonté de communication avec l'universel, et surtout celle de sortir de son égoïsme meurtri.

Je n'ai pas du temps pour me détruire
en mendiant le rêve d'un amour,
quand le temps qui me reste pour aimer
est court...
La mort n'attend pas.

Nemesio Sánchez a écrit deux recueils d'une extrême beauté, qui se lisent non pas avec facilité (les sentiments sont tellement âpres qu'ils vous prennent à la gorge), mais bien avec l'aisance créée par un style hallucinant de vérité et d'humanité. Chacun de nous ressent la douleur du chemin, et celui-ci souvent hanté de feu et de vent. La poésie de Nemesio Sánchez interpelle notre conscience, elle nous guide dans nos méandres personnels. Cette main tendue n'a pas de prix...

La traduction de Marcel Hennart est tellement proche de la langue originale que, dans la lecture, espagnol et français se fondent et se confondent jusqu'à devenir un langage unique. N'est-ce pas l'indice d'une vraie compréhension de la sensibilité d'un auteur qui annonce un nouveau recueil, L'âme d'une terre, accompagné de photographies? Une nouvelle étape que nous attendons avec avidité...

Jean LACROIX





“De Feu et de Vent”

RÉALITÉ, IMAGES ET SYMBOLES DANS LA POÉSIE DE NEMESIO SÁNCHEZ

Lorsque Nemesio Sánchez dit dans les premiers vers d'un de ses plus beaux poèmes de ce recueil que sa bien-aimée n'est pas faite de chair et d'os mais "de silences et d'images en mouvements, on pressent dès avant de poursuivre et eu égard à des lectures antérieures, que ce qu'expriment ces paroles, en plus du souvenir d'une longue expérience d'amour, appartient à la poésie, à sa poésie. Quand, après avoir traversé la brève forêt "imaginale" des vers suivants (dans lesquelles sont images constructrices de la bien-aimée en tant qu'entité poétique: la comète, la chute des feuilles, les vagues de la mer, le zigzag de la foudre, l'écume de la cascade, les bonds de la biche, la plainte de la guitare, la mélancolie d'un train ... ), nous trouvons avoué que ce sont ces images qui l'ont réinventée dans l'espace et le temps, et notre intuition reste bellement confirmée par le poète. C'est une des nombreuses satisfactions esthétiques que sa poésie peut donner, quand on la lit avec le même abandon inconditionnel que celui avec lequel elle fut écrite: cette poésie qui s'autodéfinit idéalement.

Le feu est, depuis les origines héraclitéennes de notre pensée et de notre sentiment du monde, origine et transformation, opposition et conciliation des contraires, c'est-à-dire -et avant tout-, il est vie. Cela est vrai aussi dans cette poésie, pour laquelle la nuit, bien qu'elle cache l'aube, possède des lèvres de feu et une langue en flammes, flamboyante chevelure léonine. Elle est voilée par des couleurs ignées comme la pourpre ou l'écarlate. Que le lecteur lise le poème auquel je me réfère, intitulé "Seul dans l'obscurité", et considère comment près de la fin d'une composition aussi émue, et après avoir égrené le chapelet d'images ou métamorphoses de la nuit -pouliche ailée, prison argentée, Reine de la Voie Lactée- le poète change celle-ci en pastourelle de soi-même, gardienne et dispensatrice désirée du miel de ses lèvres, du lait de sa langue, de la sierra de son corps, de sa vallée d'arbres fruitiers. Ainsi verra-t-on comment cette prodigieuse métamorphose ultime (cet être et non-être qu'elle est) n'apparaît pas dans le flux des vers comme plus insolites que d'autres. Cela est-il dû à ce que sa plus grande étrangeté logique reste atténuée par les images théophaniques (Reine, Bergère) qui finissent par nous montrer la nuit comme une déesse anthropomorphe -c'est-à-dire occidentale et nôtre- du temps où nous étions convaincus de sa divinité, invoquée au commencement (lionne, pouliche) thériologiquement? C'est es possible, mais ce que j'aimerais mettre en relief, c'est que, dans cette poésie, tout tend à se fondre en tout, en particulier dans la partie du livre où le feu prédomine. C'est ainsi que se produisent en elle des échanges de qualités et d'activités aussi manifestes que dans le cas de la source, dont le murmure n'est pas celui de l'eau, pas plus que celle-ci n'est le miroir dans lequel le soleil se reflète. Le poète y écoute en réalité la voix de la bien-aimée et y voit son visage reflété dans un autre miroir. Que s'est-il passé alors? L"'imaginateur" a conçu en fait l'une et l'autre image avec tant de force et de véracité que, durant un instant, elles ont substitué jusqu'au point de l'occulter à lui-même, ainsi qu'au lecteur non prévenu, cela dont elles ont tiré leur origine.

Il s'agit, en outre, de quelques images qui très fréquemment se convertissent en symboles aussi beaux qu'insolites ("Châteaux ailés", "paroles qui cheminent... et se suicident"). On assiste à un échange entre activités et réalités, devenant d'authentiques énigmes, comme cet "iceberg en partie de feu, en partie de vent", en relation directe avec le titre du livre et malgré cela ou peut-être pour cela même, tellement indéchiffrables... et tellement convaincantes...

Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que la poésie de Nemesio Sánchez essaie de compliquer, pour une raison ou l'autre, son accessibilité, sa création imagière et symbolique n'occultant pas mais tendant à mettre en relief une histoire d'amour où le vent menace d!éteindre et de disperser ce que le feu avait allumé et uni.

Ángel CRESPO





“La Libre Belgique” - 29 juin 1994

"L'âme d'une terre"
"La Castille-mère"
de Nernesio SÁNCHEZ

"Je dis ce livre bouleversant" : par cette affirmation d'une tranchante clarté s'ouvre la préface de Luc Norin au recueil de Nemesio Sánchez, "L'âme d'une terre", qui rassemble poèmes et photographies d'entre 1973 et 1990 inspirés par la Castille et par la mère aimée.

La Castille, précise notre chaleureuse consoeur, «d'un poète où le peuple et la terre vivent au niveau des sèves." Et de poursuivre : «La Castille de Nemesio Sánchez se conjugue au passé simple. Simple comme ses paysans, ses villages, ses attelages, ses points d'eau, sa terre, vigoureuse où rétive, qui n'est pas violentée mais aimée, ouverte, fécondée."

Un recueil d'une austère beauté, que l'on traverse lentement, dont chaque page est une escale à la fois silencieuse et parlante. Nemesio Sánchez s'y aventure -dans “L'âme de sa terre” armé d'un coeur en flammes; d'un coeur en sang aussi : “L'unique certitude est qu'aujourd'hui - ma terre castillane -je la sens et je l'aime ainsi qu'une mère, une épouse, une amante, une soeur...”

De sa mère, embarquée à bord de l'Eternité, de cette mère dont le noir “colora la vie”, le poète parle à mots nus laissant murmurer son coeur que le chagrin meurtri mais où frémit, vive, l'espérance.

En regard de ces mots tout d'ardeur et d'aveux, s'offrent au regard de blanches et noires photographies (ah, l'admirable page 70...) qui sont autant d'appels à la rêverie, à la méditation, au refus de t'oubli. De “l’âme” de Nemesio Sánchez (né près de Salamanque en 1944), les chants et les images sont "les miroirs multiples de la terre qui a fait possible cette poésie et de l'amour enfermé en elle". Ces chants, écoutons-les avec les yeux.

Francis MATTHYS





“Sources” - fevrier 1997

"L'Ame d'une Terre"
"El Alma de una Tierra"
Poèmes - Photos 1970 - 1993.
Traduction de Marcel Hennart.
Préface de Luc Norin. Travel Gallery, 1994, 128 p.

Dans cet ouvrage où la puissance évocatrice des photographies renforce l'émotion des textes, il faut s'arrêter longuement au dialogue muet qui se développe sous nos yeux à la page 101. Le poète est assis en face de sa mère ; entre eux, un feu préparé pour la cuisson, une marmite, un pot de terre... Un échange qui ne semble pas avoir besoin de paroles, qui se situe au niveau du regard d'abord, un silence empli des mots de l'affection, ceux que l'on concentre dans son coeur, et qui donnent à la vie sa plénitude et sa sérénité. Sa simplicité aussi, car Nemesio Sánchez est un enfant de la terre, concret et poussiéreux, il connaît la valeur des gestes quotidiens qui fournissent le pain, l'eau de la fontaine et la récolte après la moisson.

Cette terre, il nous en livre l'âme dans un livre bouleversant, comme le dit Luc Norin, dans une préface aussi proche des racines de la vie que le poète l'est de son pays natal, la Castille, rugueuse et tendre jusqu'à la sève intime. Peu d'ouvrages consacrés à l'Espagne en donnent une aussi vibrante image. Loin des clichés traditionnels ou des attirantes visions publicitaires, c'est ici qu'un lecteur avisé comprendra ce qu'est profondément, viscéralement, le lien d'un poète avec son sol, auquel il est attaché au point de disparaître enfoui dans les semences pour repousser avec elles, chaque fois neuf et vibrant.

Nemesio Sánchez s'intéresse au peuple, aux gens de la terre, à leurs conditions de vie, à leurs joies et à leurs souffrances. Il a un goût prononcé pour les saveurs, les odeurs, les éclats de lumière, les ombres aussi, et il se fraye un sillon incarné pour en être proche, au risque de se confondre avec la Mère-Terre.

J'ai embrassé la terre,
j'ai compté les battements de son coeur
qui se frayaient un passage entre mes os
en allumant le feu de mes veines
jusqu'à faire irruption dans mon corps
créant un jet de rêves
avec la lave qui arrosa la prairie.
La sève de son herbe
a jailli sur ma peau,
son odeur de femelle
m'est montée à la tête,
ses lèvres m'ont donné à boire l'alcool du soleil,
ses seins le plaisir d'exister,
et dans ses yeux j'ai vu l'âme de la Terre entière.

Nemesio Sánchez a longuement parcouru son pays natal pour saisir sur la pellicule (en noir et blanc, ce qui ajoute à la grandeur ou à l'intimisme une dimension spirituelle) des visages qui ressemblent à la Castille, sobre et noble, des attitudes en communion avec le soleil insoutenable ou l'ombre réparatrice, des lieux marqués indistinctement par la main de l'homme (même s'ils sont abandonnés, telle cette gare qui n'aboutit plus nulle part), et par le travail inlassable et synonyme de vie. C est la mémoire de sa terre que Nemesio Sánchez livre ainsi, une mémoire où la faim et la soif ont eu leur part de présence, dans la douleur comme dans la joie, dans la souffrance d'arracher au sol la nécessité, dans le bonheur de la tâche accomplie.

Les poèmes sont le reflet de l'image intérieure que l'artiste veut livrer de lui-même. Ne nous y trompons pas : l'intensité de la photographie ajoute une dimension visuelle qui n'est pas négligeable, au point que le lecteur, en peu de temps, ne peut plus dissocier les textes et les images. La fascination s'exerce alors dans un système d'aller-retour qui permet à la grandeur de se confondre avec la simplicité, et la magie du langage de se concentrer sur la suggestion et l'évocation.

Ce livre-reflet du poète contient sans doute le message le plus intime qu'il pouvait nous livrer. Deux exemples suffiront à monter qu'en lui la frénésie et la douceur se partagent son univers de rêves et de réalités. L'évocation de l'art tauromachique si décrié lui donne l'occasion de montrer la communion qui existe au moment fatal entre l'homme et l'animal :

Tumulte, frénésie, angoisse sur la place...
le temps cesse d'exister
quand le danger se rapproche;
taureau et toréro réduisent leur existence
au champ qui les sépare et
au sort qui les attend;
ambiance de sang, poussière, sueur
et odeur de mort.

L'odeur de la mort traverse le livre ; même si elle ne s'empare des vivants que dans une lente approche.

Chaque fois que quelqu'un meurt
on respire et on mâche la mort dans le hameau...

Nemesio Sánchez ne dissocie pas le passé et le présent. Il a une ménoire intacte, ce qui lui permet, dans la partie qui clôture le recueil, de rendre à sa mère un hommage qui exalte le renoncement de ces femmes espagnoles, qui n'ont pas changé depuis des siècles, et dont le seul et unique souci est de sonner et de préserver la vie sous toutes ses formes. Travail et amour, deux formules qui ont valeur de recettes dans un monde rude et trempé de traditions. Le message de tendresse du poète n'en a que plus de force :

Aujourd'hui, tes empreintes sont marquées
dans le désert de mon âme ;
l'énergie de ma terre
maintenant possède un lieu dans le ciel
entre le soleil et les étoiles.

C'est à la traduction que les trop rares extraits de cette présentation sont empruntés. Comme dans les autres recueils qu'il a mis en français pour Nemesio Sanchez, Marcel Hennart est en climat.

Mais les lecteurs qui connaissent la langue espagnole apprécieront le lyrisme brûlant et le style pur et dénudé du poète, qui nous a livré dans cette belle publication le meilleur de lui-même. L'âme de la terre, c'est avant tout la sienne.

Jean LACROIX





“Le Journal des Poètes” - mars 1996

"A travers un regard"
Le Daily-Bul, Bruxelles

J'ai un faible, je l'avoue, pour beaucoup de poètes espagnols ou hispanophones. Ce doit être, plus justement, un faible pour la langue de ces poètes, cette langue espagnole que j'ai appris à savourer avec Federico García Lorca et, plus tard, avec quelques Sud-Américains de la plus haute qualité, que m'ont aidé à découvrir Fernand Verhesen et Marcel Hennart qui est précisément l'un des traducteurs du recueil qui nous occupe).

La poésie de Nemesio Sánchez, comme celle de la plupart de ses éminents aînés, échappe à la tentation de l'emphase et de la grandiloquence. Elle est simple, directe, et l'on pourrait n'y voir que prose - très belle tout de même - si, constamment vibrante sur la frontière entre pensée et perception, entre abstrait et concret, elle ne nous touchait droit au coeur par sa charge d'émotion. Je pourrais citer quantité de pages du beau recueil (si bellement édité, enrichi de plusieurs lithographies, fort bien venues, de Camille De Taeye), qu'est A travers un regard. Je préfère choisir quelques extraits démontrant le goût de l'écrivain pour les raccourcis, les passage par ellipse de l'image inspiratrice à l'idée finale, condensée en un seul vers. Ainsi:

“Nous sommes colporteurs,
troubadours de rêves,
hérauts en chemins...
Nous sommes nomades du silence
en quête d'un cri”.

Ou bien:

“Tais-toi !...
Ne me parle pas d'espérance;
parle-moi
de ceux qui se tirent une balle dans la gorge
de n'avoir droit à la parole”.

On l'aura saisi si je dis que ces poèmes comportent de quatre à sept vers brefs, Sánchez est de ceux qui disent peu mais, dense, léger sur le papier mais lourd dans notre esprit.

Jacques-Gérard LINZE





“Le Non-Dit” - Décembre 1995

Nemesio SÁNCHEZ et Camille DE TAEYE
"A travers un regard"

Deux artistes se répondent dans ce très beau livre où tour à tour, les poèmes se cherchent dans le paysage de Camille De Taeye et les toiles se mesurent à la ferveur des mots. Une complémentarité exemplaire qui nous fait penser une fois encore à la nécessité de multiplier les expériences sensibles. Né à Fuenteliante, en Espagne, Nemesio Sánchez a rarement été plus loin dans la portée de ce regard qu'il jette sur l'amour, la mort et la difficulté d'être. Son envie de parler, son besoin de dire s'affirment dans des poèmes courts mais ouverts sur le monde, sur l'autre, sur la nature. La sensibilité sud-américaine n'est pas étrangère à une sensibilité qui fait de la joie et du désir le deuxième versant d'une même angoisse. La jubilation d'être, indissociable du plaisir physique, déborde et se répand dans un monde occidental où l'ivresse est rarement rituelle. Chez Nemesio Sánchez, elle l'est, elle s'affirme, sans trop s'occuper de ses débordements. Il faut saluer chez le poète le simple plaisir de la coulée, la solitude de celui qui porte le flux mais qui cependant jubile d'être porteur de flux, qui en accepte les méandres et ne les dissocie pas de son caractère naturel et éruptif. Sánchez parie de la mort et de l'amour, de la cruauté, du mystère, de son irrésistible accession à la rêverie: "Je suis héraut d'espérances, vautour nourri de la chair des rêves, je suis dessein de la mort dont seul se souviendra le vent."

Tant que le poète parlera ainsi de lui, il parlera aussi au nom des autres, il entrera dans la nudité de chacun, voyeur joyeux d'une existence aux têtes multiples.

.... qui "a racheté l'homme de sa position verticale" nous interpelle. Il est en effet bien rare qu'une polysensualité s'exprime avec autant de naturel et se tende sans retenue vers un unanimisme de tous les instants. Chez Camille De Taeye, on retrouve les tremblés, les méandres hasardeux, la nudité et le métal qui se mêlent dans une étreinte sauvage. Pour lui, la vie et la mort sont dans un seul paysage. Les lignes suivent un cheminement aveugle, des méandres où l'on reconnaît les voies d'une vraie sensualité. Un tel voyage devait nécessairement croiser le destin du solitaire emporté par "la passion de dire".

M. JOIRET





“Le Mensuel Littéraire” - N°236 - Novembre 1995

"A travers un regard"
"A través de una mirada"
de Nemesio Sánchez et Camille De Taeye
éd. Le Daily-Bul.

Ouvrez cet ouvrage sans crainte de vous y attarder: car vos doigts, petits animaux indépendants de votre volonté, et métamorphosés en tenailles, en tourneront sans relâche les pages, tandis que vos pupilles glisseront avec avidité des textes aux illustrations (qui n'en sont pas, à proprement parler : la démarche est plus profonde), dans un état d'hypnose - non pathologique, il va sans dire. Nemesio Sánchez construit ses courtes pièces de la poésie, s'il faut leur donner un nom - à l'aide de mots simples - nulle trace de prétention, de poudre aux yeux -, mais qui, de façon concise, s'emparent d'idées essentielles, les emprisonnent dans leur consistance typographique, s'apprêtant ainsi à jaillir devant l'âme du lecteur, assoupie par la banalité du quotidien.

La mort est omniprésente, comme nous le rappelle ce passage: [ .. ] je suis image de la mort/dont seul se souviendra le vent. Notre condition serait-elle moins enviable que celle d'autres hôtes de la nature (Seuls les arbres vivent et meurent debout.) ? Ne sommes-nous que des ombres, de surcroît privées de voix ? Reste le rêve (Rêver c'est vivre ... / c'est passer.) Ou le suicide. Mais dans la partie intitulée Fleur de citronnier, le corps de la femme se substitue le plus souvent à celui, glacial, de la Faucheuse : ses bras, ses caresses, son sexe ([ .. ] quand il me faut la schizophrénie de son sexe.) Sánchez ne néglige toutefois pas l'amour. Et il pianote allégrement sur une touche d'espoir, à l'occasion. L'iconographie de Camille De Taeye constitue un contrepoint fantastique -à entendre dans diverses acceptions du terme- à ces lignes sévères : des reproductions en bichromie - ce noir et blanc sombre, voire effrayant -d'oeuvres exposées en la Galerie 2016 , à Bruxelles, au cours des mois d'octobre, novembre et décembre 1995, qui nous immergent dans le monde auquel le peintre nous a habitués depuis de nombreuses années : chevaux sans arrière-train, squelettes (Les baisers ... sont des souvenirs amers.), paysages inquiétants, objets hybrides, corps de femmes privés de leur chef (Nue, / en un silence vertical [...]).

En définitive, une plongée - si l'on ose joindre les mains, retenir sa respiration (l'apnée sera de longue durée!), et s'élancer d'un coup au sein de ces flots couleur charbon - salutaire, car génératrice d'un retour aux questions fondamentales.

Alain DEBAISIEUX





“Nos Lettres” - Janvier 1996

"A travers un regard"
de Nemesio Sánchez
Éd. Le Daily-Bul, La Louvière.

Nemesio Sánchez est un habitué de la Maison des écrivains. Il publie un beau recueil de poèmes en espagnol traduits par Marcel Hennart et illustrés par Camille De Taeye. Le livre est dédié à Édith de Vries, qui s'est fondue avec la nuit nous laissant le vide de son amitié.

Aie pitié de tes yeux : tu dois fidélité à ces grandes blessures, vénération au silence qui de tes mains se dégage énonce le poème liminaire d'Antonio Gamoneda. Il est donc beaucoup question de regards, d'yeux, de regrets dans ces pages. De « Destin » aussi. C' est le titre de la première partie où se développe une espèce de déterminisme existentiel, une explication de l'écriture qui est une façon de vivre et de se supprimer sans cesse:

Il y a des poètes qui se suicident...
D'autres ne trouvent des raisons
ni de se suicider, ni de vivre...
ils n'aspirent qu'à écrire,
à vivre leur suicide quotidien.

Dans « Fleur de citronnier », le poète rend à la femme et à la matière un pouvoir de nous mener à l'extase de la beauté à travers, non de la possession, mais des rêves, des souvenirs.

Roger FOULON





“Nos Lettres” - Juin 1996

NEMESIO SÁNCHEZ
"À travers un regard"
Traduit de l'espagnol par Marcel Hennart
Présentation : Huguette de Broqueville

« Depuis plusieurs années, nous dit Émile Kesteman en guise d'introduction, les milieux littéraires à Bruxelles et en Belgique sont fréquentés par un Espagnol, Nemesio Sánchez, qui a fait de la philosophie en Italie, qui est devenu photographe, cinéaste et poète et dont la poésie, pour employer un mot un peu rare, a quelque chose de coruscent. Son texte est traduit cette fois par Marcel Hennart, qui, depuis plusieurs années aussi, se fait une réputation de traducteur des auteurs espagnols et sud-américains. »

« Dès l'instant où la main ouvre un livre à la fois de poésie et d'images, la question saute à l'esprit : Est-ce la poésie qui illustre l'image, est-ce l'image qui trace les mots du poème ? Le Daily Bul publie quarante-sept de ses poèmes accompagnés de vingt et un dessins de Camille de Taeye . Aux yeux du lecteur, cet accompagnement est plus qu'un compagnonnage, c'est une parenté, un inceste parfois, car il semble il y avoir filiation entre la noirceur du peintre et le soleil dur et noir de Sanchez, une sorte d'osmose entre le trait et la trace, entre le charbon calciné de la mort et les mots incandescents du suicide à chaque rencontre des corps. (... ) Les dessins parlent autant que les mots du poète, mais ne disent pas tout à fait la même chose, mais presque. C'est comme si les mots étaient venus là tout exprès, d'un autre corps, pour rejoindre ce que le corps du peintre a voulu dire, et n'a exprimé que de façon incomplète, ombrageuse, la vie fugitive et triomphante, la mort évoquée ou brutale dans son baiser d'os et de crânes. Je cite : Le silence, nous l'avons créé avant que de nos bouches soient sorties les paroles, avant que nos ventres se soient touchés.

« L'incompréhension est le mot clé du recueil, incompréhension de ce qui arrive lorsqu'on aime, c'est-à-dire incompréhension avec la mort, incompréhension de cette liberté qui fait l'homme prisonnier de la femme. La seule liberté du poète, c'est de se suicider à chaque mot. Ainsi les mots ont un goût de cendre, comme les dessins de de Taeye ont la couleur de l'anthracite. Mais les mots ont aussi une nuance de soleil et d'espoir comme le blanc du dessin écrit l'envers de la mort.»

Remarquable analyse, qu'Huguette de Broqueville illustre à son tour par de nombreuses citations, toutes très belles, et la description des dessins les accompagnant. Au terme de sa lecture, elle est arrivée à la conclusion que c'est bien le peintre qui s'est inspiré des mots du poète : « Il [le peintre] s'en est inspiré avec ampleur, comme je m'inspire des deux disciplines pour en faire une troisième, ce texte. Ainsi vont les mots, qui toujours défaillent de gourmandise, qui ont soif d'appropriation, qui goûtent et meurent, car ils sont trop faibles pour dire. »

Et c'est dans ce silence que se construisent des espaces où les mots ont un écho de douleur, une dialectique de vide, une grandeur de désert. Ils viennent de loin, las d'être répétés. Au crépuscule de l'amour, ils se suicident.

« Les mots suicidés parlent dans le trait du peintre et Nemesio a beau dire l'ultime, ce magnifique suicide des mots, de Taeye a fait une image qui brouille chez le lecteur la perception des mots fatals. »

Nous employons des mots et des silences, des regards et des gestes, et un vide existe dans lequel nous nous enfonçons, emportés par la passion de dire, et de faire, aux dimensions de rêve . Tout est dit, observe Huguette de Broqueville, le rêve, les mots, le silence. Entre elle et moi, le mot silence, cet enfer de ne pouvoir mourir à temps.

Incompréhension est le dernier mot du recueil. «Incompréhension, qui permet toutes les extrapolations, qui permet de rebondir dans le questionnement sans fin de notre solitude, de nos actes dérisoires, même si sur terre tout était couleur de terre, le ciel était tout bleu, on voyait tout à travers l'amour, même si le monde fut grand et beau, jusqu'à ce que vint l'incompréhension.

Si les mots se suicident, conclut Huguette de Broqueville, si le poète à chaque mot se suicide, où gît la vie ? Dans quel cloaque, quel mystère, quel soleil ? Le lecteur seul peut capter un rayon de cette clarté qui aveugle le poète.

France BASTIA





“La Revue Nouvelle” - Février 1998

"Visage du temps"
deNemesio SÁNCHEZ
Photographies -Poèmes, Caja Salamanca y Soria, 1997, 125 P.

Vingt-neuf centimètres et demi sur vingt-et-un. Les photographies-poèmes de Nemesio Sánchez s'ouvrent lentement devant soi sur une table, dans une odeur et avec la douceur tactile d'un papier légèrement glacé. D'emblée on y trouve la photo d'un bassin hydraulique dont la clarté se fond au bout de l'image dans l'indistincte lueur d'une fin de journée. Sans doute cette manière de commencer pourrait-elle évoquer la belle métaphore de Du Bos pour qui la littérature constituait bien le bassin hydraulique d'une vie qui sans elle « ne serait qu'une chute d'eau »; mais ici l'image même se donne en lecture lente, et la photographie retient le cours du temps. On pourrait même le reprocher à Nemesio. Ses vues de sa terre natale, la Castille, témoignent d'un regard amarré au souvenir. Photos admirables, certes, et peut-être même récentes, mais qui laissent se déployer un monde presque exclusivement rural aux techniques anciennes, un monde buriné, comme figé dans l'empreinte des choses vues jadis. Ce monde-là arrive à nous agacer très légèrement d'abord : un peu comme s'il pesait sur nous la responsabilité d'une évolution cependant inévitable.

Pourtant, une fois mises au jour les raisons de ces premières réserves, on en vient à mieux lire l'ouvrage de Sánchez. Celui-ci, en effet, n'entend nullement dresser l'inventaire d'une quelconque province. Il ne prétend pas faire le reportage d'une société en voie de disparition. Son Visage du temps, habilement sous-titré « photographies-poèmes » attend et appelle d'autres lectures. Celle, bien sûr, d'un jeu très subtil entre les poèmes et les images; celle, ensuite, d'un témoignage très juste et fort sur la réalité combien prégnante de l'exil. L'exilé se trouve en l'occurrence aux prises avec deux langages : le texte et l'image, mais aussi bien avec deux langues: la sienne et la nôtre, puisque les poèmes castillans paraissent simultanément accompagnés de leur version française.

Dès lors, et parce qu'elle traduit cette situation à la fois singulière et si généralement répandue, l'oeuvre de Nemesio Sánchez rejoint notre actualité la plus brûlante. Elle propose un voyage langagier et imaginaire sous les auspices d'une méditation sur le temps dont chacun pourra trouver un écho dans sa propre histoire. La désuétude affirmée du visible trouve de paradoxales harmoniques dans la modernité du dire. Là, sans doute, se trouve le secret de ce très beau livre. On y entre étranger, confronté à l'étrange singularité d'une voix qui, pourtant, décline une sorte de mémoire commune. On s'y découvre déraciné, ne fut-on en rien voyageur, parce que Sánchez, sans en expliquer quoi que ce soit, avoue sa part d'égarement dans cette affaire de mémoire et de racine. Visage du temps se révèle donc en fin de compte comme un livre total, car tout ici - les textes, les images, les traductions et la composition graphique - porte au voyage. Voyage de la langue maternelle à l'autre langue, du souvenir, sa traduction, de l'instant figé au flottements de l'expression. Le temps nous fait voyageurs. Il n'a d'autre visage que l'espace infime entre l'intimité du souvenir et la fragilité de son aveu. Notre regard circule dans un léger espace déployé sur de grands rectangles, et l'on en sort ému, attentif et pli humain, je pense.

Lucien NOUILLEZ





“La Libre Belgique” - 17 novenbre 1995
Visage du temps”
de Nemesio SÁNCHEZ

Exposées, ces jours derniers, en la Galerie 2016 (rue des Pierres,à Bruxelles), d'émouvantes photographies de Nemesio Sánchez encadrent les poèmes en espagnol (traduits en français par l'auteur et Coleen Duffy) de ce fascinant "Visage du temps".

"... dans le temps, je suis poussière qu'à nouveau emportera le vent", écrit l'ardent auteur d'“A travers un regard” qui fige les vagues de son âme au travers d'images en noir et blanc, miroirs d'impressionnants décors de sa natale Salamanque, de sites portuaires que hérissent des grues, de verrous de portes aux lourds secrets et d'ancres qu'armure la rouille du rêve.

On y admire aussi des portraits de la regrettée Edith De Vries, et quelques nus sans visage, d'une envoûtante sensualité, dont les doigts s'apparentent aux racines de l'arbre. Sans oublier des vues de l'atelier du grand peintre Camille De Taeye - qui écrit de Nemesio Sánchez que, "pour nous, il se tâte en son dedans, là où les sentiments se gravent, là où le voyeur est l'instrument d'une réflexion. Pas de flou artistique, ni de phrases divinatoires, il ne manque pas un caillou ni un adjectif. Ses photos ont des odeurs, ses textes comblent les vides. Bref, il aime."

Francis MATTHYS





“La Cigogne” - 1998

“Visage du Temps”
de Nemesio SÁNCHEZ

Ce n'est pas un recueil de poèmes que la photo vient illustrer; c'est un album "photographies-poèmes" où la photo se donne à voir comme écriture, une écriture qui complète le poème, le prolonge ou encore révèle ce qu'il cache. C'est pourquoi nous ne pouvons séparer le mot de l'image si nous voulons suivre le parcours de Nemesio Sánchez.

Le visage du temps, c'est le visage de l'humanité : larmes, sueur, sang. Portiques, croix, meules fontaines, grues, buildings, socs de charrue... représentent plus qu'eux-mêmes, ils enfouissent, sous leur apparente placidité, un frémissement de l'âme collective. C'est leur secret. De la terre que le soir couvre de silence, sourd toujours la plainte que le paysan a lâchée dans l'effort et l'entêtement à vivre.

Dans l'immobilité de la matière que le temps a patinée, érodée effritée, s'est éteint le souffle des vies disparues, et c'est là où transparaît la mort multiple, que l'éternité marque son empreinte. Gestes patience, lassitude, plaisirs, douleurs glissent de l'éphémère à l'éternel. L'oubli ronge le souvenir, creuse un vide. Mais il arrive au souvenir de vaincre le temps. Celui de Nemesio Sánchez reste noué à sa terre natale, la Castille où la peine des hommes revêt pierres, fers, bois, herbes, d'une pelure pathétique, où les visages gardent dans leur regard la contemplation d'une douleur. Là on parle peu. Les mains ont leur langage, elles en disent plus sur la vie que les mots. Le père et la mère, dont la respiration traverse l'album précédent : "L'âme d'une terre" jusqu'à son dernier soupir, habitent maintenant la mémoire du poète.

Tout en affirmant que tout passe, s'oublie, sombre dans le vide de nos existences, Nemesio Sánchez nous prouve le contraire : son passé reste vivace, le lien familial ne se dénoue pas, et la blessure que lui fit le déracinement ne se ferme pas.

Poésie mélancolique et tendre : "De ses yeux lassés d'espérer / - autrefois source - / ne sortent plus de larmes; / ses paupières sont terres de culture sèche / qui, aujourd'hui encore, me parlent d'amour". Poésie désabusée et pessimiste "Dieu est mort / le marxisme aussi "L'Homme les a tués"./ Pourtant, il faut bien "Continuer à aller de l'avant"... "Construisant à chaque pas notre chemin... C'est notre raison d'exister".

Des photographies en noir et blanc, épurées, austères, se diffuse, très souvent, solitude ou détresse. Il arrive qu'un arbre, un outil, un pâturage, prenne la dimension du tragique humain. Les visages sont saisis sous les traits les plus révélateurs du coeur ou de la misère, comme celle de cette mendiante à la supplication insoutenable.

Barbara Y. FLAMAND





“L'Arbre à Paroles” - mars-avril 1998

“Visage du temps”
de Nemesio SÁNCHEZ

Rien d'étonnant à ce que s'impose la thématique du Temps dans les (oeuvres poétiques d'auteurs nourris au sein de la Philosophie. (Cela fait beaucoup de majuscules pour une seule phrase. J'en ajouterais bien une à «sein», mais je crois que ça ne se fait pas.) C'est le cas de Nemesio Sánchez -- poète, Photographe, Philosophe - et de Georges Thinès - écrivain et professeur d'anthropologie philosophique à l'UCL.

Dans son Visage du temps, Nemesio Sánchez donne libre cours à ses hantises dans le double langage de la poésie et de la photographie. Double lngage ? Rien n'est moins sûr : textes et photos dialoguent dans une intimité idéale, constituant une voix unique, se jouant de la diversité des tessitures, à l'égal multiples visages du Temps fondus en un seul.

Omniprésent, dans les souvenirs d'enfance castillnne, dans l'évocation de la mère et du père, de la pauvreté, de "la sueur, couleur de rouille, du labeur de chaque jour" comme dans le bric-à-brac baroque de l'atelier d'Edith De Vries, les arbres "humains, trop humains", les abreuvoirs, la lumière, le temps agit, intraitable... irréversible. Il disloque, érode, assassine : il faut faut, malgré tout continuer à aller de l'avant, conscients des mensonges "dont nous remplissons le vide de nos vies", rêvant, espérant une "sans horloges, sans dieux, sns mythes". Et Nemesio Sánchez de mentionner, à deux reprises, Sisyphe, héros cher à Camus et à Busquin. (Le premier, l'imaginant heureux, en fait le symboole de l'humainee condition, le second le cite pour justifier sa politique capitularde). L'auteur ne cache pas la ténuité de ses espoirs («vie en continuel désastre»); les touches claires de ses oeuvres sont promptement gommées par un pessimisme historique qu'on partage ou pas (moi, en militant trotskyste distingué, c'est plutôt «pas»).

L'art de N. Sánchez est dépouillé, réfléchi, clair : ainsi rejoint-il secrets et regrets de nos bas-fonds particuliers, à l'affût d'images :

Chaque moment nous le vivons
défiant la mort.
Nous nous accrochons au rêve
parce que nous ne désirons pas la réalité.
Nous dormons les chaussures aux pieds
parce que nous réveiller nous fait peur
mais la mort attend
cette heure zéro que nous ne connaissons...
Nous ne gagnerons le défi sur elle
qu'en créant des images qui
dans l'en deçà
nous aiderons à lutter
et dans l'au-delà
se perpétuent

NB : ce poème figurent en regard d'un squelette -celui de l'atelier de Camille de Taeye, qui sera son autoportrait le lus réussi en 2080.

Pierre TREFOIS





“Le Mensuel Littéraire” - No. 259

"Amor d'Amour" de Nemesio Sánchez
Traduction de Coleen Duffy
Illustrations d' Anne Desobry
La Pierre d'Alun, Bruxelles, 1998.

Aujourd'hui .. / douleur et amour sont synonymes... / hier aussi ils le furent . Dans le dernier recueil de Nemesio Sánchez, une nouvelle fois, amour (le désir de trouver en toi la force, / l'amour dont j'ai besoin / pour continuer à vivre) et mort (la gondole / sur laquelle voyage la mort/ d'un coeur fatigée) se caressent dangereusement, selon les règles du seul jeu auquel chacun de nous est forcé de participer... Et parfois, l'un des protagonistes s'offre l'illusion d'être le vainqueur: La mort /blessée par notre amour - / attend (La muerte espera). Car ce temps pétrifié, gelé, est en réalité insaisissable: laissant échapper la réalité / du temps que - une fois de plus -/aujourd'hui tu n'as pas vécu.

Nemesio Sánchez chante également, pareil au loup égaré, minuscule boule de poils trottant dans la plaine immense, la mélodie amère de cette éternelle solitude due à l'incapacité pour les êtres de communiquer par les mots : Seul.. / avec le doute,/ en compagnie de l'écho / des paroles que tu prononças un jour/ quand tout nous semblait beau. Peut-être la nature sera-t-elle son dernier refuge, puisqu'il déclare sans ambages que la terre est sa compagne : siempre sera mi compatiera. De simples détails l'enchantent (brise du matin/ parfum / soleil matinal / rosée vierge) et la tentation de la métamorphose s'empare de lui: Je voudrais être eau de mer / vagues qui fracassent / brisant le silence / de ton coeur blessé. Mais le poète a omis de boucher ses conduits auditifs à l'aide de cire, et une voix de femme (qui pour moi chanta le magnificat en un jour interminable, / ensoleillé) réussira à le débaucher.

Anne Desobry illustre l'ouvrage de Nemesio Sánchez à l'aide de ses dessins : corps esquissés aux mains noires, trop présents à la surface de la page, car angoissants. Lors de l'exposition de ses oeuvres au Salon d'Art, à Bruxelles, nous vîmes des personnages squelettiques paraissant supplier, fantômes inhumains, et même peut-être un cadavre dans son linceul, qui nous firent frissonner.

Ceci est le trente-deuxième volume de la collection La Pierre d'Alun, et il est tiré avec tout le soin habituel à six cents exemplaires.

Alain DEBAISIEUX





“L’Écho” - 28 janvier 2000
Nemesio SÁNCHEZ
Photos-poèmes

La Galerie 2016 ouvre ses portes à Nemesio Sánchez et présente tout d'abord ses "Antipoèmes", dans un recueil intitulé «Pavillon 69», avec un exergue de Cioran: «La vraie poésie n'a rien de commun avec la poésie». On devine tout de suite de quoi il s'agit en lisant, en tête de ce beau volume bilingue espagnol-français, quelques maximes de Francisco de Vittoria, dominicain du XVIe siècle, considéré comme le père du Droit international. «Pavillon 69» est un recueil de réflexions qui inspire le poète en observant la société où nous vivons : l'image d'un asile de fous. Il y dénonce "le rapport d'impuissance entre l'individu et le pouvoir". Celui-ci englobe le politique, l'économique, le fanatisme religieux et cette masse d'individus qui s'affrontent, alors qu'ils sont fondamentalement si proches les uns des autres. Le ton de Nemesio Sánchez est cru, lyrique et d'une déclarante sincérité.

Né à FuenteIiarité (Salamanque) en 1944, il fit trois ans de philosophie en Espagne et obtint une licence à Rome en 1969. Il est diplômé en réalisation de cinéma et TV à Bruxelles, où il réside depuis 1971. C'est la troisième fois que la Galerie 2016 l'accueille.

On sera un peu étonné de sa présentation, en même temps qu'un livre de poèmes, d'un choix de photographies qui ne sont point issues des archives de l'artiste. Bien au contraire. Ce que l'on pourra voir aux murs, ce sont les préfigurations d'oeuvres récentes, actuelles, qui seront offertes à notre admiration. Pour les images, d'une originalité audacieuse, et pour le commentaire poétique qui les accompagne, elles abordent à la fois la matière-mère, la terre et la forêt, la rugosité des vieilles écorces, les tourments de racines mises à nu, et la douceur d'une chair renaissante, blanche, parmi les feuillages sauvages et les éboulements de terrain.

Dans l'oeuvre du poète, d'une souffrance vengeresse et d'une crudité de langage peu fréquente, il y a tous les aspects de la vie, dans le monde «indécent» où nous nous trouvons. Mais dans les images qui célébreront «Eros et Psyché», des êtres nouveaux s'uniront pour connaître la joie des âmes et des corps, «pour mieux savourer les empreintes mystérieuses laissées sur le sable... L'artiste apprivoise toutes les fragilités pour en extraire une force contradictoire qui donne à sa poésie de l'image, comme à l'image de sa poésie, la dimension de la vie» (dixit Jean Lacroix).

Editions Onyx-Sazasska, 4, 120000 Prague 2. République Tchèque
Les photos-poèmes «Eros et Psyché»
Galerie 2016
16, rue des Pierres, à Bruxelles.

Stéphane REY





“Vers L'Avenir” - 12 avril 2000

"Pavillon 69"
de Nemesio Sánchez
Éd. Onyx, Prague.

Depuis les camps et les goulags mais aussi depuis Lautréamont et Artaud, il existe un lyrisme de la révolte que l'on reçoit comme des coups portés aux certitudes morales, à la bonne conscience ordinaire. L'univers carcéral, qu'il soit pénitentiaire ou psychiatrique, assurément pèse de toutes ses contraintes contre la liberté. C'est aussi vrai de celui qui se trouve en « exil intérieur,» prisonnier de ses propres fantasmes. Les textes de Sánchez, présentés en espagnol avec leur adaptation française, se nourrissent de violence interne. Ils sont habités de toute la vie primaire qui palpite dans les corps avec ses sécrétions, ses écoulements. Ils s'écartèlent au milieu de tensions permanentes : vie et mort, haine et tendresse, peur et espoir. Cette poésie se conçoit comme diatribe contre les tortures en tous genres, les répressions sadiques, les humiliations systématiques. Mais c'est aussi un hymne en faveur de l'innocence, de l'humanisation des hommes, du sens à donner à l'absurde. Sánchez ambitionne d'ouvrir les yeux de ses congénères, qu'ils acceptent « la transgression de l'ordre public » quand elle mène à la prise de conscience du mal.

Michel VOITURIER





“Identité” - mai 2000

" Parmi les touches du clavier verbal"


Poésie et «Poésie»
"La vraie poésie n'a rien de commun avec la poésie ".. Cette sentence, cruelle pour d'aucuns, de l'impitoyable Cioran sert d'exergue au dernier livre de Nemesio Sánchez, Pavillon 69. Et pour cause, sa poésie est du genre subversive, "alignée contre" boutefeu. On pense en effet à Érostrate incendiant le temple, à ceci près qu'il s'agit ici d'un pavillon concentrationnaire, microcosme métaphorique de notre planète qui, on le sait et on le subit, marche la plupart du temps sur la tête, Les "anti-poèmes" de N. Sánchez s'interpénètrent pour former une narration hallucinée, égorgée, d'une force brutale et continue; les fous, les désoeuvrés qu'on entasse dans ce Pavillon 69 nous ressemblent comme deux gouttes de sang, de, sueur, de sperme :

"La voix de son maître..."
en cette attitude de chien vieux et galeux
se tiennent beaucoup de fous,
à l'écoute des ordres par ordinateurs,
de verbes grandiloquents,
avec des rêves d'esclaves:
poser le cul sur la chaise des gardiens.
Quand ils pressent la détente contre leur frère
ils exécutent le sale boulot
en lieu et place du tyran.
Sigles de toutes les couleurs
- depuis le rouge jusqu'au noir -
technocrates de la violence, syndicats de la mort,
sicaires payés avec la même monnaie,
trompés par le même son, par la même musique:
"La voix de son maître"...

Pierre TREFOIS





“La cigogne” - mai -juin 2000

Un lieu à ne pas fréquenter : le "Pavillon 69" de Nemesio SÁNCHEZ

Sous le titre du recueil, Nemeio Sánchez a ajouté : "antipoèmes". Cet avertissement s'adresse, je suppose, à ceux qui croient encore et toujours que le poète a pour vocation de nous conduire à travers son imaginaire, vers la beauté, beauté du sujet, du sentiment et de la forme.

Pourtant depuis Maïakovski, on sait que le poète a rejeté cet idéal esthétique par souci du vécu et volonté de le traduire au plus près de la vérité, du moins, de sa vérité à lui. La forme épousera donc les amplitudes et convulsions de la société, les chocs des événements dans les êtres; elle devient rude, rocailleuse, elle se charge des disharmonies qui traversent le monde et les vies intimes. C'est ce que veut signifier Nemesio Sánchez, en plaçant en exergue de son recueil, la pensée de Cioran : La vraie poésie n'a rien de commun avec "la poésie". Second avertissement de l'auteur qui va nous entraîner dans une réalité brutale, fangeuse et dramatiquement absurde, celle de notre monde qu'il transpose dans le "Pavillon 69" ou l'asile de fous.

Dans ce microcosme à la merci des "rats" (les gardiens), parmi lesquels les plus terribles sont les "rats noirs", tous exécuteurs des basses oeuvres du tyran, il n'y a ni raison ni sentiment qui tiennent. Ces deux facultés, spécifiquement humaines, sont précisément celles que l'Autorité taxe de folie. Les fous sont ceux qui n'ont pas abdiqué la pensée, le poète en premier, porte-voix de cette humanité assujettie, livrée à la peur, à l'impuissance et à une possible destruction. Mais si ce final survient... "... comme le phoenix / les fous ressusciteront de leurs cendres / et avec la force du silence / rompront à nouveau les chaînes."

Faut-il entendre par ces vers une volonté de ne plus subir et de combattre ?
Plus clair est l'appel à l'amour, l'amour comme moyen de survivre:
"je cherche seulement l'éternité dans l'amour"

Bien que l'amour soit interdit dans cet univers de misère, de douleurs, d'injustices, de puanteurs de cadavres, de moeurs ordurières et morbides, que les sicaires y sévissent, obéissait à "la voix de son Maître", que "les colombes noires" prennent possession des têtes pour les façonner à leur mesure, et bien que les fous en arrivent à s'entre-tuer plutôt que de s'en prendre à leurs bourreaux, il reste toujours dans l'être, humain une part de dignité irréductible, une sentence d'amour qui germe dans la fraternié :

'Toi aussi tu venais de loin (...) J'ai vu tes besaces lourdes de fatigue, / des plaies à tes pieds, / sur tes lèvres j'ai ressenti une tendresse fanée, / le doute en tes mains, / en ton âme la soif (...) Peu à peu... / je te dénudais des yeux / jusqu'au plus intime de l'âme."

Moments de tendresse de communion, coupés par les rappels de l'angoisse: "D'où suis-je venu?/ de la terre froide et humide d'un cimetière"

"Où vais-je? / Vers une autre nuit plus obscure."

La paix est impossible. Celle de l'âme, et celle des nations. Leur paix, c'est "La paix née du sang."

Qu'adviendra-t-il de la nef des fous? "J'ai rêvé / Que le dernier rat a quitté le bateau /en croyant éterniser un poème, // qu'il ne me reste même pas une âme dans la nef / pour raconter l'histoire à ceux qui viendront, / que la coque du bateau plonge / caressant d'aurore qui jamais n'arrive, / que la nef s'enfonce définitivement / sans laisser de trace."

Nous nous étions permis un espoir devant ces vers : "les fous ressusciteront de leurs cendres", l'espoir qu'un sursaut porterait l'humanité à arracher le glaive au tyran et à le retourner contre lui. Eh bien non! Le poète qui a écrit "dans le lointain j'entends / tomber les bombes qui tuent /je sens dans ma chair / le pouvoir inculte qui viole / je pleure avec les parents / des enfants qui souffrent..."/ et "images insoutenables de violence et de mort / crachées au visage, / présentation obscène à digérer, ..." lui, le porte-voix de notre aliénation, de notre dénaturation par un Pouvoir qui "annihile l'être humain", lui qui souffre la souffrance de l'autre, il nous laisse, en fin de son réquisitoire, privés à jamais d'aurore, et, irrémédiablement vaincus, sombrer dans le néant. Quel nihilisme! C'est son droit. Mais... Que ne jette-t-il un regard vers les insoumis? Les révolutions ont trébuché? C'est vrai. Elles étaient très jeunes, face au capitalisme, vieux routier de 400 ans. Et quelle raison de vivre sinon le combat? "Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent" écrivait l'immortel Hugo.

Sans doute ai-je tort de protester devant un désespoir qui n'a que trop d'aliments, passés et présents. Le fond de la question...? C'est la confiance en l'homme. Et c'est bien cette question que suggère, involontairement la fin du "Pavillon 69" que l'auteur dépeint dans son ignominie, et son anormalité que le pouvoir a réussi à imposer comme normale. Cette peinture à touches appuyées, n'est inacceptable que par ceux qui préfèrent jeter un voile pudique sur la nudité. La nudité, ici, est vraiment nue, elle frise par moments la scatologie. Mais il faut reconnaître une audace et une sûreté de coup à quelques unes de ces images corsées quand elles renversent le paravent des réalités abjectes : "tu peux te délecter de la stupidité de leur vanité (celle des gardiens) / dans leur course vers le pouvoir / pantalons baissés et culs prêts à être sucés - / avec leurs gueules d'hypocrisie et leur soif d'argent."

C'est excessif et vulgaire? N'est-ce pas, plutôt une mise en adéquation des mots et des images avec la déchéance sociale et humaine? Et nous sommes prévenus en ouvrant le recueil de ce qui nous attend. "Pavillon 69" n'est pas un pavillon de plaisance, genre club Med pour consommateurs de soft et de cool.

Barbara Y. FLAMAND





“Le Mensuel littéraire et poétique” - n° 298

“Où la chair se fait verbe”


"Entre la lumière et la matière" , de Nemesio Sánchez
Editions Caja Duero

C'est avant toute chose une méditation sur le travail créateur. Nemesio Sánchez, poète et photographe, interroge ici la démarche qui est la sienne en tant qu'artiste, en se réfléchissant dans le miroir de l'autre peintre, sculpteur, graveur - à travers un objectif. C'est-à-dire, langage ou appareil photo, ce qui est capable d'approcher l'objet, la matière, de les focaliser dans leur noeud d'énergie le plus intime. Toute abstraction passe par ce travail de transformation : ici, l'oeil et la main comme média transformateurs d'une énergie primitive exhaussent la forme, en saisissent l'essence et, l'ayant rendue palpable pour le lecteur à travers la saisie de sa matérialité la plus forte (jeux d'ombres et de lumières, formes, environnements montrant de quelles cuisines prosaïques naît cette alchimie : ferrailles, fouillis, ateliers, outils, fours, replis charnels de la glaise, failles dans la pierre et, lignes du métal), ils la rendent pensable à travers une autre transposition : celle de la métaphore et de la réflexivité. Car, contrairement à cette supercherie de toujours, ce n'est pas le verbe qui se fait chair: c'est la chair qui devient verbe. Toute expérience - ex-periri, ou, littéralement, la traversée d'un danger -, étant le fondement de la vie. N'est-ce pas la grande leçon de l'art moderne - qui retrouve là une primitivité niée par des siècles d'imposture dogmatique et d'idéalisation - depuis le « langage essentiel » de Mallarmé, ou l'abstraction selon Cézanne, qui voulait « unir des courbes de femmes à des épaules de collines »? Travail de désencombrer le monde de l'apparence - cette réalité dont on nous ressasse jusqu'à la nausée, à travers l'universel reportage des images d'aujourd'hui, les simulacres, les artefacts. Images qui s'interposent entre nos contemporains et toute forme de vision, de transcendance, certes, mais aussi de matérialité. Parce que l'image aujourd'hui est virtuelle, il est du devoir de l'artiste - il ne regarde pas le monde, il le voit -de nous restituer l'émotion profonde de cette matérialité, de cette vie couvant au sein d'un magma originel, d'où nous venons, où nous nous effacerons, et duquel, face à l'inéluctable de la disparition des formes, nous puisons paradoxalement la force de l'exorcisme: créateur, fabricateur d'images et de formes qui tire de la conscience de sa fragilité et de son destin de mortel la force de l'abstraction. Donner forme, abstraite, c'est extraire du néant, c'est vouloir, à l'instar des dieux, l'immortalité, par un processus organique de renversement du discours, c'est bâtir un pont entre la matière profane et la lumière infinie, c'est signaler un phénomène d'apparition-disparition, nommer la présence du monde dans l'instant de son évanouissement. Cette fonction de transformateur de haut voltage qui est celle de l'artiste, du poète modernes, repose d'abord et avant tout sur une fonction très aiguë de préhension du rythme: d'où l'accord entre le texte et l'image, et de l'un à l'autre, infiniment répercutées, les résonances, les ondes, les contrastes, les lignes de force, les masses, les équilibres. Il n'y a pas de monde en soi; il y a du désordre et de l'instable, où chacun d'entre nous tente de se réfléchir, ose une empathie, cherche à faire sens. « Le réel », écrit Henri Maldiney, « est le couple que nous formons avec le monde. Et notre être au monde est au fondement de toutes nos conduites et de tous nos jugements. C'est lui qui sous-tend toutes nos perceptions et leur donne le ton. C'est lui qui donne son style au regard du peintre et qui constitue le foyer de sa vision. L'artiste ne perçoit pas des objets; il est sensible à un certain rythme - singulier et universel - sous la forme duquel il vit sa rencontre avec les choses, et qui'érode et corrode les objets jusqu'à ce qu'ils soient assez légers, assez dégagés de l'esprit de pesanteur, pour pouvoir entrer dans- la danse et venir à nous, comme dit Nietzsche, sur des pattes de colombes ».

C'est bien le mérite de l'oeil du photographe et de la main du poète que de nous restituer cette transformation au moment de son saisissement le plus absolu : quand la matière est sur le point d'être allégée et de danser pour notre plaisir, celui des yeux, de l'oreille et de l'esprit. Nemesio Sánchez a compris quelle force révolutionnaire était à l'oeuvre dans le compte-rendu des prémisses de cette alchimie : le geste créateur saisi au moment même où les choses sont en train de naître, l'instant mobile du faire. C'est du poiëin antique qu'il s'agit. Après la terre et les travaux des champs, après les paysages et le village natal, Nemesio Sánchez indique ici à quelles sources puissantes nées du sol et du ciel, ces bricolages élémentaires en état de constante et permanente métamorphose, il puise la magie des images dont il s'enchante et nous ravit.

Éric BROGNIET





“La Libre Belgique”

Nemesio SÁNCHEZ
"Entre la lumière et la matière"

De l'écrivain et photographe Nemesio Sánchez, né à Fuenteliante (Salamanque) en 1944, qui vit depuis trente ans à Bruxelles (où il fit ses études de réalisateur cinéma et TV) paraît ce superbe recueil où des poèmes en espagnol et en français - de l'auteur d'"A travers un regard", "Miroir d'amour" et "Terre noire" s'accordent à ses photographies en noir et blanc. Des photos prises dans l'atelier des peintre et sculpteurs Edith de Vries, Camille De Taeye, Philippe Lothaire et Manolo Castañon. D'un artiste, que dit l'ardent Sánchez? "L'oeuvre terminée - possédée -, il s'enfonce dans le vide d'éternité désirée comme s'il avait fait l'amour." Mais ne l'a-t-il fait?

Des mots, des images d'une intensité, d'une exigence extrêmes.

Francis M ATTHYS





“La cigogne” - novembre - décembre, 2001

"Entre la lumière et la matière" de Nemesio SÁNCHEZ

Un livre de photos en noir et blanc. En regard de la photo, comme langage complémentaire, un poème (bilingue espagnol/français). Cependant, la photo, déjà, est poétiquement éloquente, elle est elle-même création; Nemesio Sánchez ne reproduit pas la réalité, il en donne un reflet dont les fragments, savamment éclairés, semblent contenir une vie secrète.

Ainsi, la première photo, l'atelier du sculpteur d'où l'artiste est absent, empli d'outils, de matériaux, de machines...Rien de plus prosaïque à première vue, et pourtant, il se dégage de ce lieu un silence inspiré; les oeuvres en voie de création, baignées d'une lumière verticale, semblent attendre le souffle du maître pour s'animer. Ainsi le squelette - inévitable chez Sánchez - suspendu dans un bric à brac aux volumes étudiés, blafard, solennel, dérisoire à la fois.

Et le marbre qui devient chair, chair parcourue de veines et ouvertes de blessures; les mains du sculpteur malaxant la glaise dans un mouvement de possession...

Qu'existe-t-il entre la lumière et la matière?

La création de l'homme. D'une photo à l'autre, l'auteur nous dévoile le cheminement qui conduit à l'oeuvre. Celle-ci ne survit pas d'un coup, magiquement, elle s'élabore au cours d'un processus qui, à partir de la matière, aboutit à la forme déterminée, en passant par les conducteurs que sont les mains et les outils. Sans doute, cette forme existe-t-elle dans la conception de l'artiste, conception où l'inspiration a dû jeter son étincelle. Mais, inspiration, imagination, conception ne se libèrent pas subitement, par chance ou hasard. Ces jaillissements ont été fertilisés par ce terreau inépuisable qu'est le monde; par la vie collective, la vie personnelle de l'artiste, ses expériences heureuses ou douloureuses, ses acquis culturels, l'air du temps. L'environnement, citadin ou campagnard, industriel ou agricole s'imprime forcément à un endroit du parcours.

La forme ou l'image qu'il créera ne pourra se borner à une reproduction « le sculpteur, le poète ou le peintre / - tout créateur - / transcende la matière », non plus à une beauté formelle; l'oeuvre devra contenir une dimension spirituelle sans laquelle l'art n'est qu'un objet d'agrément « Comme le sapin / ne touche pas le fond de ses racines / et est flèche ouverte à l'univers, / l'artiste marche sur terre / et pose son regard vers le ciel ». Et « tout créateur donne “vie à ce lutin invisible qui voyage / les besaces pleines de beauté / et la dépose à la porte de nos âmes”.

Maintes photographies prises dans les ateliers témoignent de ce supplément d'âme de cette tension de l'artiste - et du photographe - à exprimer la vocation de l'art l'élévation.

D'après Nemesio Sanchez, la nature est un modèle:

« Le créateur-poète /est médium / entre l'homme et la nature,/ à celle-ci il vole le concept du beau».

La nature a donc donné le goût de la beauté, mais son rôle s'arrête à celui d'inspiratrice, car « il (le créateur) la transfigure, la sublime... / Le créateur-poète commence / où la nature achève. » Il crée en étant « homme entre les hommes », il « témoigne des allégresses et des tristesses », mais toujours, «le regard vers le ciel». L'oeuvre n'existe pas pour agrémenter simplement la vie, mais pour l'ensoleiller. Outre sa dimension spirituelle, elle devra posséder un pouvoir affectif:

« les yeux ne pleurent pas / si l'âme ne ressent pas / l'oeuvre terminée ne respire pas! si l'artiste n'a pas de poumons ».

Le seul fait de chercher la beauté est déjà une riposte à la société bourgeoise friande de succédanés. La beauté créée doit être subversive, contestation qui se prolonge logiquement par un engagement: « Contre vents et marées / il se met du côté de l'indigence île peintre, le sculpteur ou le poète essaient de donner couleur à la vie /de ceux qui vivent dam l'ombre. ». De la conception à la touche finale « le cri du créateur / devenu lumière / (... ) passe par le silence / méditation en solitaire sur la vie des choses ».

Et ces choses sont éphémères « cri dans le vide / avec un écho d'éternité / qui se fracasse contre la mort ». Cette fugacité rend l'oeuvre pressante et nécessaire. Il nous faut marquer notre passage dans le monde avant la mort, et contre la mort, inscrire notre témoignage dans le futur.

En choisissant pour thème la création, Sánchez soulève une question qui touche au fondement de l'art, sa fonction et sa nécessité. Ses réponses sont lisibles à travers textes et photos; l'artiste est créateur de la beauté et du sens, dans une direction ouverte aux autres. Condamnation implicite de l'art pour l'art, de la forme qui n'a d'autre finalité qu'elle-même, de l'hermétisme excluant la communication ? Non. S'il écrit : « Que ce soit dans l'abstraction - hermétisme - ou dans la figuration, / le sculpteur, le poète ou le peintre tout créateur - transcende la matière;/de l'individuel, crée une universalité »,il faut comprendre que le seul fait de modeler la matière dans une esthétique débarrassée d'intention, ne procurant qu'un seul plaisir visuel (ou excitant l'imagination) appartient toujours à cette caractéristique humaine d'ingéniosité et de goût. Cependant, la plupart des textes identifient la beauté avec la bonté, l'offrande « Le créateur / est communication avec tous les êtres, / communion avec ceux qui aiment; / il se trouve / en un espace qui se situe / entre le sourire du corps / et les larmes de l'âme. », «la mission du créateur / est d'être troubadour de l'existence »; « en son oeuvre terminée / brille la flamme de ce qui fut espérance/de voir le monde en couleur /pour, construire un lendemain ».

S'il n'y a pas condamnation d'une esthétique dégagée de toute préoccupation morale, il est permis de croire que l'auteur privilégie l'art dans lequel forme et contenu s'accouplent selon un concept et une direction déterminée. Dès lors, la mission de l'art est claire sociale, éthique, esthétique. Et comment ne pas lui reconnaître sa nécessité ? Son apparition, dès les balbutiements de l'humanité - phénomène stupéfiant et significatif - n'atteste-t-elle pas que le vécu n' a jamais suffi à l'homme ? Que cette humanité a toujours éprouvé le besoin de se reconnaître et de se prolonger dans une expression créative d'elle-même ? C'est dire combien l'art est essentiel, grave, quand il obéit à sa vocation originelle. Et c'est pourquoi Nemesio Sánchez écrit: « Et la misère ou il n'y a pas de place pour la beauté- est la négation des puissances de l'homme». Entendons beauté comme les citations précédentes nous l'ont suggérée, avec sa dimension spirituelle.

Que ressent le créateur au cours de l'élaboration de son oeuvre ? Si certains parlent des affres de la création, N. Sánchez, lui, n'éprouve que jubilation: « L'artiste jouit de son labeur / quand il unit passion, volupté, amour L'oeuvre terminée - possédée -,il s'enfonce dans le vide d'éternite désirée / comme s'il avait fait l'amour », et « Donner le jour est douloureux, oui; / mais ne l'est pas l'acte de la création. / Quelle jouissance plus grande existe-t-il / sinon l'acte d'amour ? Quelle satisfaction plus profonde / que de se sentir dieu ? » Le bonheur de la création ne comble pas seulement l'esprit, il est fait de volupté : « il caresse la matière, les mots ... / comme il câline le corps de l'être aime / avant sa possession ».

La maîtrise qu'exige la création participe de la possession, il est vrai. Possession incomplète. On n'est jamais sûr d'avoir saisi de l'être aimé la part de l'ombre, pas plus qu'on n'est sûr d'avoir imprimé la sienne propre dans l'oeuvre.

Barbara Y: FLAMAND





“Entre la lumière et la matière” de Nemesio SÁNCHEZ

Il reste toujours un espace inoccupé sur les photographies de Nemesio Sánchez pour inscrire nos désirs, fantasmes et pensées. Comme en ses poèmes, un interstice reste disponible, pour le contredire, pour nous fixer "approximativement". Contrairement aux poètes adeptes de l'effacement, les poèmes de Sánchez ne sont jamais achevés, ils sont, pourrait-on dire toujours en "progrès", en "cours". Sa seule satisfaction, se sentir dieu. Est-ce sa manière de "métaphoriser", de ne pas appeler les choses par leur nom?

Relisant les poèmes de Nemesio, j'accède à cet entre-deux, entre lumière et matière, tout en tension, irradiant et blessant à la fois, dans la meilleure tradition ibérique : reflet d'abattoir, couleur de la misère, copeaux de l'arc à souder, la douceur du bois poil, une pelote de laine, un oeuf dans son nid, un livre resté sur l'établi d'un peintre : La guerre d'Espagne.

Approchant l'atelier de quelques artistes (Edith de Vries, Camille de Taeye, Philippe Lothaire, M anolo Castañon), Nemesio Sánchez dévoile le sien :

Y la miseria
- donde no cabe belleza
es la negaclon de las potèncias del hombre,
cuando se instala en el alma
es meior peporse un tiro en la garganta,

Gaspard HONS